14 de julio de 2015

Travail de mère por Chantal Bonneau


Chantal Bonneau  
Travail de mère
Chantal Bonneau

Dès la naissance, l’enfant demande du soin, de la protection et de l’amour. Né dans un bain de langage, c’est la parole de la mère, Autre primordial, qui lui permettra de s’inscrire dans la communauté des hommes. La clinique nous enseigne que cette nécessité vitale connaît bien des avatars. Quand la mère, Autre de la demande, est prise dans son désir d’être femme avant tout, se refusant à occuper la place de mère, le ravage se profile. Le sujet que nous rencontrons éclaire ce que fut pour elle cette disjonction entre la mère et la femme. Faute d’une parole adressée, dans le champ désertifié de l’amour, c’est au prix d’un travail permanent, un travail de mère, qu’elle tente d’ordonner sa vie, toujours sur le bord d’un trou qui pourrait l’engloutir. Le désir s’en trouve ravalé et  une volonté féroce, produit d’un surmoi déchaîné, se fait jour.
Une existence précaire
La patiente est née de la rencontre de deux désirs contraires. Son père écrit à sa partenaire qu’il souhaite mettre un terme à leur relation amoureuse. Sa mère, dans le même temps, envoie une lettre annonçant qu’elle est enceinte. Née de cette union, elle n’est pas bienvenue à deux titres : elle n’est pas désirée et elle est une fille. La mère se montre très tôt d’une grande indifférence à l’égard de sa fille qui cherche alors à s’effacer pour permettre aux parents de vivre comme si elle n’existait pas. Cela est sans effet sur la mère qui exige l’exclusivité de son partenaire amoureux, ne laissant aucune place à sa fille. La jalousie maternelle s’installe marquée par cette rivalité imaginaire. L’idée qu’elle aurait été une meilleure fille si elle avait été une fille morte s’impose à elle. Deux garçons naitront ensuite qui combleront la mère et isoleront davantage la patiente. Cette mère, plus femme que mère, ne répond pas à la demande que l’enfant adresse à cet Autre primordial. Elle scelle ainsi un destin qui laisse une place désespérément vide pour le sujet. Jacques-Alain Miller nous donne les coordonnées de ce que représente la mère : «  La mère, c’est l’instance qu’on appelle. […] C’est celle qu’on appelle au secours et qui répand ses bienfaits. Ou alors qui s’y refuse, qui ne répond pas, qui n’est pas là. La mère, c’est par excellence l’Autre de la demande, c’est-à-dire l’Autre dont on est dépendant, […] l’Autre dont on attend une réponse et qui vous garde parfois en suspens. »[1]
Pour se loger dans le désir des parents, et trouver une place dans la famille, elle s’inscrit sous le signifiant de : « garçon manqué ». Douée pour tous les sports, elle est envoyée dans des centres de formation la destinant à la compétition. Elle se trouve alors écartée du milieu familial et en souffre. Elle ne s’intègre pas aux équipes et multiplie les accidents corporels qui mettent un terme aux ambitions familiales. Revenue dans sa famille, elle se sent « abandonnée » par ses parents qui ne montrent aucun intérêt pour ses études. Elle s’oriente alors vers un métier de soignante pour se dévouer aux autres et prendre en charge leurs souffrances palliant ainsi le défaut repéré dans l’Autre. Mariée très vite, elle veut construire une famille autre que celle qu’elle a connue et leur prouver qu’elle en est capable.
Un surmoi déchaîné
Cette volonté farouche détermine son style de vie. Il s’agit de se construire contre. Un fantasme se dégage : « être une mère parfaite ». Avoir des enfants est aux principes de cette construction. Deux filles naîtront d’abord, puis une fille et un garçon lors d’un second mariage. « Être mère » représente alors une façon de tenter de donner consistance à l’Autre. Des déconvenues apparaissent, des angoisses aussi. Comment être mère quand les coordonnées d’un amour maternel manquent ? Á la naissance de sa première fille, elle ne ressent aucun sentiment maternel mais plutôt une étrangeté. Passé ce temps de vacillement, c’est la fusion qui s’impose dans sa volonté « d’être mère à 200% ». La naissance des enfants vient ainsi cristalliser sa difficulté à vivre qui est le fil rouge de son existence. Courageuse, déterminée, elle ne cesse de lutter contre ses démons intérieurs qui la poussent à l’isolement et au repli. Elle énonce le syntagme fondamental de sa vie : « Un stage de survie en milieu hostile ».
L’expérience analytique
Submergée par l’angoisse, elle fait sa première demande d’analyse. Sa méfiance à l’égard des femmes lui fait choisir un homme. L’analyse dure quinze ans et s’arrête sur un point de butée. Elle a pu cependant mettre une distance avec sa fille aînée mais se souvient douloureusement qu’à trois ans celle-ci lui disait : « laisse-moi viver ma vie ! ». Reproche que cette enfant, devenue adulte, lui adresse encore. Sa vie professionnelle s’affirme et elle occupe des  postes à responsabilités où elle excelle. Cette reconnaissance professionnelle lui donne une consistance qui, par ailleurs, lui fait défaut.
Une difficulté surgit à nouveau quand elle tombe enceinte d’un garçon. Elle se sent alors démunie devant le retour de ce sentiment d’étrangeté qui se répète avec une intensité nouvelle. Une énigme apparaît. Comment faire avec cet être si différent qu’elle ne comprend pas ? Elle reprend une analyse avec une femme pour traiter l’angoisse et rester « une mère parfaite ». L’apaisement obtenu dans cette analyse, lui permet de l’interrompre.
Un épisode traumatique va tout bousculer. Une supérieure hiérarchique, femme à qui elle avait accordé sa confiance, la trahit et la rejette. Elle fait éclater sa construction précaire en bafouant le signifiant « sœur », en usage dans la loge à laquelle elles appartiennent. La logique de sa problématique en est ravivée et confirme la validité de sa méfiance à l’égard des femmes. Une dépression sévère la conduit à me rencontrer. Dans cet espace barré où la mère n’a pas répondu, là où la demande s’est perdue, contaminant par sa suspension la possibilité du sujet de faire confiance à un sujet féminin, l’analyste, en tant que femme, fait cependant exception car : «  l’analyste serait celui dont la parole ne serait pas contaminée par la demande… »[2].
Une impasse
Á l’heure où les enfants quittent la famille, elle interroge l’avenir de la relation qu’elle a eue avec ses enfants. Ne pas vouloir ressembler à cette mère pour laquelle elle reconnaît n’avoir aucune affection, n’a pas porté les fruits attendus. Le départ des enfants vient lui rappeler la précarité de son lien à l’Autre et la nécessité de remettre sans cesse sur le métier son travail de mère. Pour elle, la disjonction entre femme et mère s’est opérée a contrario de celle de sa mère, mais de façon aussi radicale. L’exclusivité accordée au signifiant « maternité » lui a barré l’accès à la féminité. Soignante, pour ses maris, elle n’a pu être femme, en tant que celle-ci s’inscrit comme Autre du désir.[3]
La mère demeure, pour le sujet, celle qui a la vie « chevillée au corps »,  portant haut les insignes de la mascarade et des semblants. Le dur travail d’exister, dépendant de cette mère peu aimante qui incarne toutefois le vivant, continue. Il s’agit, dans l’analyse, de ne pas oublier que, pour elle : « toucher à la mère, c’est sortir de la vie ». L’écrasement de la féminité sous le tout maternel signe ainsi une impossible dialectisation entre mère et femme rappelant que, pour certaines femmes : « […] la maternité soit un refus de la féminité. »[4]
Dans l’analyse elle produit un travail qui implique un désir. Elle sait que l’analyste l’accompagne, qu’elle est là, pour qu’elle puisse inventer une façon inédite de faire avec cette primordiale absence. Son savoir y faire est à ce prix.




[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 30 mars 1994, inédit.
[2] Miller J.-A., Ibid.
[3] Miller J.-A., Ibid.
[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », op. cit., leçon du 6 avril 1994.